Ma nouvelle : La sorcière (Premier volet)
Learn French Through an Authentic Travel Story
A few years ago, I started writing this autobiographical story about an experience in Madagascar that changed my life. Recently, I decided to dust it off and share it with you.
Fair warning: the style is quite literary (sans vouloir me jeter des fleurs), so some passages might feel a bit dense. But don’t worry, I’ve added notes and explanations below to help guide you through trickier vocabulary and cultural references.
This is Part 1 of a short story called “La sorcière” (The Witch). A new chapter will arrive in your inbox each month.
I hope you enjoy it, and I’d love to hear your thoughts.
Le Rêve, par Henri Rousseau, 1910. Museum of Modern Art.
La sorcière
La vie ne fait pas de cadeau
Et Nom de Dieu c’est triste
Orly, le dimanche
Avec ou sans Bécaud
Jacques Brel
Ma guitare bon marché d’une main, mon sac de randonnée sur l’épaule, j’avançais tranquillement vers ma porte d’embarquement, la chanson du grand Jacques résonnant dans ma tête, car oui c’était un adieu. Un adieu à cette partie de ma vie, à cette partie de moi, puisque la personne qui allait en revenir ne serait plus jamais la même.
Avec ce départ sur un coup de tête, je laissais mon groupe de musique qui commençait à faire parler de lui, ma copine argentine, mon tout petit appartement du Quai du Wault à Lille et un bon nombre de personnes que je ne reverrais jamais. À commencer par mon voisin, l’élément déclencheur de ce chapitre de ma vie. Pierre, il me semble, mais difficile de m’en souvenir car nous avions seulement partagé une ou deux beuveries d’étudiants au « domaine », mon appartement de la rue Inkermann quelques années plus tôt.
En effet, trois mois avant, alors que j’étais en recherche intensive de stage afin de finaliser mon master, ce jeune homme eut la magnifique idée de m’inviter à prendre le thé avec ses amis, dont l’un d’eux était Thomas. Je connaissais ce vieux briscard grâce à nos parties de foot endiablées pendant nos années de fac. La partie de thé se transforma alors rapidement en apéro aromatisé à l’eucalyptus. « Tu cherches un stage dans l’humanitaire ? Pourquoi tu ne contactes pas mon association, elle est située à Madagascar. Elle s’appelle “Sur La Route”. »
Sur la route ? À Madagascar ? La messe était dite. En tant que fanatique de l’autre grand Jack — Kérouac — je ne pouvais qu’accepter la proposition et affronter mon destin.
Et me voilà donc, sur le tarmac et sous le ciel gris, comme toujours lors d’un départ de Paris Orly. J’avais déjà conscience que ma vie ne serait qu’un éternel adieu, d’ailleurs elle l’avait toujours été. Ce sentiment était bien ancré en moi depuis mes premiers adieux, à l’âge de 9 ans. En effet, lors de notre départ de Marguerittes — une petite ville située dans le Sud de la France, près de Nîmes — mes trois ou quatre meilleurs amis de l’époque s’étaient réunis devant chez moi pour me voir une dernière fois. Cette belle initiative prit une tournure dramatique quand ils décidèrent de courir derrière notre Ford Escort blanche pendant une cinquantaine de mètres, tout en criant au revoir de manière innocente sous le regard bienveillant de mes parents et l’étonnement de mes frères et sœurs.
Une fois dans les airs, je contemplais ce tarmac s’éloigner avec un mélange de nostalgie et d’excitation en repensant à ces adieux d’enfance. Je décidai alors de noyer mon spleen dans les quelques whisky offerts par Air Madagascar avant de m’endormir pour une longue sieste. Enivré, je me réveillai sans savoir pourquoi quelques heures plus tard. Où étions-nous ? Au-dessus de l’Afrique, sûrement. J’ouvris donc le volet du hublot à la recherche du moindre indice sans me douter du spectacle qui m’attendait. Quel bonheur d’être réveillé à ce moment-là : sur ma droite, trônait étincelant de ses neiges éternelles, le Kilimandjaro. Dressé seul au-dessus des nuages comme un dieu oublié, son cratère couronné de blanc semblait porter le ciel sur ses épaules, indifférent aux siècles et aux hommes qui passaient à ses pieds. Sur ces belles images de carte postale, je m’endormis à nouveau.
J’étais impatient d’arriver mais j’avais aussi quelques appréhensions. En effet, l’actualité n’était pas très bonne à Antananarivo car un début de putsch avait éclaté à l’aéroport quelques jours plus tôt. S’en étaient suivis des échanges de tirs et une dizaine de morts. Qu’importe, je n’allais que passer et le voyageur français que j’étais se sentait surpuissant. La rencontre avec la sorcière quelques semaines plus tard allait me faire déchanter.
Les bagages récupérés, mon contact était là pour m’accueillir. L’atmosphère était paisible. Difficile de deviner que le sang avait coulé quelques jours auparavant au même endroit. Bertrand m’attendait, seul, et je n’eus aucun mal à le reconnaître. Il vivait ici, expatrié depuis quelques années, avec sa femme Solenne, tous deux coordinateurs de l’association. C’était pratique. Mon hôte semblait à l’aise pour conduire malgré le trafic chaotique et essayait de me résumer tant bien que mal l’actualité des derniers jours. Très vite, la modernité de l’aéroport faisait place à des rues plus sombres à l’ambiance interlope, ponctuées de temps à autre par la lueur des braseros. Des ombres gravitaient autour et laissaient deviner des individus à la mine patibulaire et très certainement des femmes de petite vertu. J’allais rester quelques jours à la capitale, le temps de me reposer et de recevoir les consignes de mes coordinateurs. Mais mon objectif était de rejoindre au plus vite Vatomandry, ville côtière de l’Est de Madagascar, puis de filer dans les terres à Antanambao Mahatsara, un village minuscule situé au milieu de la brousse malgache...
L’appartement de mes hôtes se trouvait sur les hauteurs, à environ une demi-heure du centre-ville. J’étais surpris par le confort et je me rendais compte qu’il était possible de vivre agréablement à Madagascar. Au petit matin, je pus observer le paysage depuis la fenêtre de ma chambre, c’était un mélange de bidonvilles et de terrains vagues à perte de vue. Au loin, il était également possible d’apercevoir des rizières et quelques montagnes.
Les jours suivants, je profitais de démarches administratives pour découvrir la capitale. Pour rejoindre le centre, il fallait descendre une longue rue très raide jusqu’au carrefour en contrebas puis monter dans un minibus, aussi appelé taxi-brousse, afin d’arriver à l’ancienne gare de Soarano, vestige du passé colonial, transformée en place commerciale. Ébahi, je contemplais depuis mon siège cette ville qui ressemblait à une fourmilière, mais en beaucoup moins ordonnée. En effet, il y régnait un niveau de chaos que je n’avais jamais connu auparavant. Visuel, tout d’abord, mais aussi sonore car se mélangeaient le bruit des klaxons, des motos et le brouhaha des vendeurs en tout genre. Je trouvais à cette ville un certain charme, en tout cas c’était vraiment dépaysant.
Le soir venu, j’accompagnais mes hôtes afin de connaître les endroits branchés de la capitale. C’étaient des lieux qui rappelaient ceux qu’on pouvait trouver en France, avec une touche exotique et bien meilleur marché. Les mojitos étaient particulièrement réussis et je compris très vite que le rhum allait devenir mon alcool de prédilection sur l’île.
Mais les conversations avec les expats m’ennuyaient, je trouvais qu’ils se plaignaient beaucoup de leur pays d’accueil, et ce besoin de vouloir recréer les conditions de leur pays d’origine à des milliers de kilomètres de là a toujours provoqué en moi un sentiment étrange. Ce n’est que 20 ans plus tard, au Mexique, après plus de 10 ans en tant qu’expatrié que je commencerai à sentir cette nécessité. Maintenant, je les comprends un peu mieux. Mais ce n’était pas ce pourquoi j’avais signé à l’époque. Par contre, j’écoutais attentivement les conseils et mises en garde de mes compagnons d’un soir pour tout ce qui touchait à la vie en brousse. En tant qu’ancien scout, j’avais une certaine confiance en moi quant à mes capacités à survivre en pleine nature. À vrai dire, ce qui m’inquiétait le plus était la communication, car si le français est l’une des langues officielles de Madagascar avec le malgache, il a tendance à être de moins en moins courant à mesure que l’on s’enfonce dans la forêt tropicale, où seules les personnes les plus éduquées le parlent couramment. J’avais essayé d’apprendre le malgache les semaines précédant le voyage mais la tâche s’était avérée beaucoup plus difficile que prévu…
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Notes et Guide de vocabulaire
Référence culturelles
Jacques Brel (1929-1978)
A legendary Belgian singer-songwriter, considered one of the greatest French-language artists. His songs often explore themes of departure, nostalgia, and melancholy. The song quoted here, “Orly,” is about saying goodbye at Paris’s Orly airport.
Jack Kerouac (1922-1969)
American novelist and poet, pioneer of the Beat Generation. His most famous novel, On the Road (1957), celebrates spontaneous travel and the search for meaning through movement. The French title is Sur la Route.
Scouts d’Europe
A traditional Catholic scouting organization in France, known for emphasizing outdoor skills and self-reliance.
Vocabulaire & Expressions
Expressions littéraires et idiomatiques
sur un coup de tête → on impulse, on a whim
Il a décidé de partir sur un coup de tête.
apéro aromatisé à l’eucalyptus → This expression is a euphemistic reference to smoking cannabis, whose smell can remind one of eucalyptus.
La messe était dite → the deal was sealed, the decision was made
An idiomatic expression meaning there’s no going back.
vieux briscard → old hand, veteran
Informal way to refer to someone experienced (here, used affectionately).
noyer son spleen → to drown one’s melancholy
“Spleen” here refers to a deep melancholy (Baudelaire used this term extensively).
faire déchanter → to bring someone back down to earth
To shatter someone’s illusions or overconfidence.
tant bien que mal → as best one could, somehow or other
Trying to do something despite difficulties.
Vocabulaire descriptif
mine patibulaire → sinister appearance, shifty look
Describes someone who looks suspicious or dangerous.
femmes de petite vertu → women of ill repute (old-fashioned)
A euphemistic, dated expression for prostitutes.
ambiance interlope → shady atmosphere
“Interlope” describes something suspicious, borderline illegal.
brousse → bush, wilderness
In the context of Madagascar, refers to rural areas far from cities.
ébahi → amazed, astounded
Express strong surprise or wonder.
dépaysant → exotic, disorienting (in a good way)
The feeling of being somewhere completely different from home.
Expressions courantes
bon marché → cheap, inexpensive
Un restaurant bon marché → an inexpensive restaurant
faire parler de lui → to get noticed, to make a name for oneself
Le groupe commençait à faire parler de lui → The band was starting to get noticed.
en tant que → as, in the capacity of
En tant que coordinateur → As coordinator
à vrai dire → to tell the truth, actually
Used to introduce a honest statement or correction.
Points de grammaire
Passé Simple vs. Imparfait
This text uses both tenses extensively:
Passé Simple (completed actions):
je décidai (I decided)
je me réveillai (I woke up)
cette initiative prit (this initiative took)
Imparfait (descriptions, ongoing actions):
j’avançais (I was walking)
il semblait (he seemed)
je trouvais (I found)
💡 In modern spoken French, passé composé replaces passé simple, but literary texts still use it for narrative elegance.
Plus-que-parfait (Past Perfect)
Used to describe actions that happened before other past actions:
elle l’avait toujours été = it had always been
mes amis s’étaient réunis = my friends had gathered
un putsch avait éclaté = a coup had broken out
Context historique
Madagascar’s Political Situation (2012)
The text references a "début de putsch" (beginning of a coup). Madagascar experienced ongoing political instability during this period, with occasional violent incidents including at the airport in Antananarivo.
Colonial Heritage
Madagascar was a French colony from 1896 to 1960. This explains why French is still an official language and why colonial-era buildings (like the Soarano train station) still exist.
Taxi-brousse
These are shared minibuses that serve as the main form of public transportation in Madagascar, connecting cities and rural areas.
Questions de réflexion
Pourquoi pensez-vous que le narrateur a choisi cette citation de Brel pour ouvrir le récit ?
Que nous révèle la référence à Kerouac sur les motivations du narrateur ?
Comment la perception des expatriés évolue-t-elle chez le narrateur tout au long du texte ?
Quels procédés littéraires l’auteur utilise-t-il pour créer une atmosphère (particulièrement dans la description d’Antananarivo) ?
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Nous discuterons de ce chapitre et de ces questions lors des sessions du Cercle la semaine prochaine. C'est l'occasion d'échanger vos impressions, poser vos questions et pratiquer votre français dans une ambiance conviviale.
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Exercice pratique
Essayez de réécrire ce paragraphe en français moderne parlé (en utilisant le passé composé au lieu du passé simple) :
“Une fois dans les airs, je contemplais ce tarmac s’éloigner avec un mélange de nostalgie et d’excitation. Je décidai alors de noyer mon spleen dans les quelques whisky offerts par Air Madagascar avant de m’endormir pour une longue sieste. Enivré, je me réveillai sans savoir pourquoi quelques heures plus tard. Où étions-nous ? Au-dessus de l’Afrique, sûrement. J’ouvris donc le volet du hublot à la recherche du moindre indice sans me douter du spectacle qui m’attendait.”
Vous pouvez me l’envoyer par message :
Pour aller plus loin
🎥 Découvrir Madagascar aujourd’hui
Si vous souhaitez mieux comprendre le contexte de cette histoire, je vous recommande ce reportage sur Madagascar :
J’espère que cette lettre vous a plu et qu’elle vous aura fait voyager dans ce magnifique pays, n’hésitez pas à me partager vos impressions !
Rendez-vous dans un mois pour la suite.
À bientôt,
Timothée






J’ai vraiment adoré cette histoire, Timo, et j’ai déjà hâte de lire les prochains chapitres ! J’ai compris environ 75 % dès la première lecture, et après avoir jeté un œil à ta section vocabulaire et expressions, je suis passée à 100 %. J’imagine que c’est un texte de niveau C1 ? Même si le TEF indique que ma compréhension écrite est B2, je suis contente que ce ne soit pas totalement représentatif : mon vrai problème, c’est surtout le manque de temps, pas le manque de compréhension. Avec suffisamment de temps, je peux comprendre des textes de niveau C1, et je devrais être fière de mes progrès au lieu de toujours stresser à propos des résultats.
Je ne pourrais jamais bouger aussi souvent que toi, et la scène où tes amis courent derrière ta voiture m’a vraiment touchée. Qu’est-ce que la vie sans l’amitié, franchement ? Je suis entièrement d’accord avec toi : c’est extrêmement agaçant quand des expatriés passent leur temps à se plaindre de leur pays d’origine. La fameuse phrase « retourne dans ton pays » me vient tout de suite à l’esprit. Moi, j’utilise souvent un dicton classique : « On peut sortir l’Indien de l’Inde, mais pas l’Inde de l’Indien », parce que beaucoup de mes amis à l’étranger font exactement ça. Je pense que je paraphrase, parce que cette expression existe sûrement sous une autre forme.
Tu as une vie incroyable intéressante Timo !
Tu es evidemment attiré par des endroits dépaysants, le Madagascar, l’Argentine, le Mexique, le Quai du Wault…. J’adore des histoires personnelles comme ça, parce que si tu cruses un peu gentiment, on peut découvrir plein des choses envoûtants et inoubliables. Bien sûr, il faut qu’on partage à la fois.
Ta description de Madagascar me souviens à mes visites dans des pays en développement pendant ma vie professionnelle. À Penang en Malaisie, l’île de Bangka en l’Indonésie, l’île de Bougainville en Papuasie, les jungles de Paraïba au Brésil. Les mines ne se trouvent pas en centre-ville ! 😹
Alors, c’est suffisant de moi. J’ai hâte à rencontrer la sorcière !